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LE BOUT DU MONDE N'EST PAS INACCESSIBLE

Marcher jusqu'au Bout du Monde, juin-Juillet 2016, et au-delà... Préparation et suivi du projet, engagements, soutiens, programmes

Mimouna : ma mère, son bout du monde...

Ma mère

Ma mère, j’ai pensé à ma mère.

Elle a grandi orpheline, sa mère était décédée lorsqu’elle était petite-fille.

Elle a vécu avec son père. C’était en Algérie. Mon grand-père était gardien d’un domaine de colons espagnols et ma mère a grandi comme ça. A l’âge de 7, 8 ans, elle a commencé à travailler chez les Espagnols. Et ils étaient plusieurs gosses qui travailaient-là.. Elle me racontait que les seaux qu’elles portaient, les seaux d’eau qu’elle portait, étaient aussi lourds qu’elles : des petites-filles qui avaient des tâches de grandes personnes.

Le soir, pour dormir, elles avaient une couverture par terre ; elles dormaient par terre. Ma mère a grandi comme ça, et elle a connu mon père qui était du même village, du même quartier. Il était lui aussi orphelin de père. Il a grandi avec sa mère et sa grand-mère. Donc, ils se sont connus comme ça, ça n’a pas été un mariage arrangé.

Ma mère avait quinze ans et mon père dix-neuf quand ils se sont mariés. Je suis leur premier enfant, à la grande déception de mon père qui voulait un fils. Et ça a été une fille. Et ils ont eu trois autres enfants, deux garçons après moi, toujours dans le même village. Avec ma grand-mère et mon arrière grand-mère, ils vivaient ensemble.

 

Une fois mariée, ma mère n’a plus travaillé. Elle vivait avec sa belle-mère et la grand-mère. Je suis née. Elle a eu un fils qui a vécu 13 ou 14 mois, et il est mort. Elle a eu un deuxième fils – on était très rapprochés – qu’elle a élevé jusqu’à un an ou 13 mois, et il est mort, de maladie. Un troisième enfant, une fille, est morte elle aussi ; elle est morte parce que c’était des Algériens sans fortune, sans moyen d’appeler des médecins au secours comme d’autres Algériens d’un certain statut ou comme des colons, Français ou Espagnols.

 

Elle a perdu trois enfants comme ça.

Et moi je grandissais, malade. C’est ma grand-mère qui m’a sauvée. Elle m’a raconté qu’elle avait appelé – pas des médecins – des guérisseurs, des marabouts, tous ceux qu’elle pouvait entendre et rencontrer… Elle a réussi à me sauver.

Et puis ma mère… J’imagine cette femme qui met au monde des enfants qui partent au moment où ils commencent à parler, à marcher… Des petits bonhommes, c’était la fierté, une lignée qui pouvait être poursuivie… Elle n’avait personne à qui se rattacher. Mon grand-père ne s’occupait pas beaucoup d’elle – il avait son travail et… en Afrique du Nord, s’il y a bien la religion qui retient, il y a aussi de l’alcoolisme.

Ma mère n’a jamais été totalement libre, parce qu’en vivant avec sa belle-mère et la grand-mère de son mari, elle était toujours sous la coupe de quelqu’un : son mari, sa belle-mère, le voisiange… Qu’est-ce qu’on peut faire ? Qu’est-ce qu’on ne peut pas faire ? Il y avait quantité de codes et de prescriptions à suivre.

 

 

 

 

Mon père décide de venir en France.

Il vient en France pratiquement en cachette de sa mère. Il ne veut pas lui dire. Il sait que s’il demande à sa mère elle va lui dire non. C’était aussi le seul – ma grand-mère s’est toujours débrouillée pour faire les choses, mon arrière grand-mère donnait des cours de broderie, de paillettes, confectionnait des robes… Elles se débrouillaient...

Mon père arrive en 1949 en France. J’avais 5 ans… il en avait 26. Il est arrivé en France avec deux ou trois copains du village. Ils se sont installés à Mulhouse, à Forbach exactement. Le climat alsacien et le climat algérien ne sont pas du tout les mêmes, tellement difficile pendant l’hiver qu’un de ses copains meurt de froid. Ils étaient poseurs de rail. Mon père et son autre ami sont donc remontés sur Paris, à Colombes.

Quand ma mère est arrivée à Colombes, mon père ne lui a jamais rien imposé. C’est elle qui avait le porte-monnaie, qui faisait les courses. Elle parlait français, espagnol, arabe. Elle ne savait ni lire ni écrire, mais elle était totalement libre.

Quand elle est arrivée en France, c’était déjà un grand bout de chemin. C’était pas encore le bout du monde… Je crois que le bout du monde, pour ma mère, a été lorsqu’elle a accouché ici et qu’elle a gardé son enfant. Si elle avait un problème de santé, elle pouvait être soignée ; s’il y avait quoi que ce soit, il y avait un suivi. C’était une très jeune-femme – elle a perdu ses enfants à 17, 18 et 19 ans. Et là, une boucle s’est enfin refermée : ma sœur est son cinquième enfant.

Je réalise que, lorsqu’une jeune-femme perd ainsi ses enfants, ne peut pas les garder, c’est que pèse aussi sur elle une malédiction, que courrent des méchancetés autour d’elle : « Il y a quelque chose sur cette femme, quelque chose ne va pas… » !! Et sur moi aussi pesait cette difficulté : les enfants qui venaient après moi mouraient ! C’était peut-être moi le porte-malheur dans cette famille…

Quand ma mère est arrivée en France, elle a donc pu avoir et garder ses enfants : ma sœur, qui est grand-mère aujourd’hui à son tour… Je crois que c’est là une part du bout du monde qu’elle a pu conquérir.

Le bout du monde, c’est la suite de son histoire.

C’est une femme qui a toujours aidé les autres.  Si elle avait su lire et écrire, elle aurait été assistante sociale, ou directrice d’un truc. Parce qu’elle se déplaçait avec les gens. Elle allait à la Sécurité Sociale ; s’il y avait un papier à faire, elle savait dire où aller. Elle s’est tout le temps déplacée. Ma mère n’a jamais compris qu’une mère de famille, c’était à la maison !! Elle était tout le temps dehors. Je crois que contre l’enfermement, lorsqu’il y a une petite issue, tu cours !!

La liberté n’est jamais totale – je n’y crois pas. Il y a toujours un frein quelque part. Et le bout du chemin de ma mère a été, alors qu’elle était orpheline, mon père aussi, pas de frère et sœur, d’avoir dix-huit enfants. C’est un énorme défi qu’elle a porté, avec mon père, sur ses épaules.

Ma mère, c’était comme notre grande sœur. Elle était jeune. Et malgré ses dix-huit grossesses, de caractère elle était joyeuse. Ce n’était pas une femme triste. Comme tout le monde parfois mélancolique, elle a choisit la vie. Et comme il n’y avait aucun frein de la part de mon père, elle a fait sa vie libre. Libre, les enfants n’ont pas été un handicap, ni un barrage. Elle a su tracer sa route et trouver les moyens de progresser et de nous élever (même si on s’est beaucoup élevés les uns les autres) : elle était là !

Ce n’était pas la mère fouettard. J’étais la bête noire de mes frètres et sœurs, même une fois mariés, parce que j’étais très exigeante : je voulais pour mes frères et sœurs comme je voulais pour mes enfants. Ils m’ont certainement détestée.

Avec Maman, c’était : « Cool, la vie » !

Malheureusement elle est décédée à 59 ans. Le bout du bout du chemin s’est arrêté à l’hôpital de Boulogne-sur-Mer. Mes parents avaient quitté Argenteuil pour aller dans le Pas-de-Calais assez tôt. Mon père travaillait encore. Quand mon père est arrivé, il travaillait chez Citroën, après à la Mairie d’Argenteuil… avec son balai ; puis dans le Nord il a travaillé dans le bâtiment. Il a fini, à la retraite…

 

Ce témoignage est bouleversant, Mimouna. On comprend tous les efforts portés par ta mère. Elle dépasse ses deuils et elle continue à faire face, à avancer et à faire monde avec les autres

 

Mon histoire...

Mimouna C'est mon histoire | Ludovic Souliman Conteur

Moi, je n’ai aucune formation. Je suis CM2, je n’ai fait que l’école primaire, je n’ai même pas passé mon certificat d’études. On m’a mariée… Jusqu’aujourd’hui, je ne peux pas dire : « Je me suis mariée », non ! On m’a mariée à 14 ans, à quinze jours du certificat d’études que je n’ai pas passé. J’étais à Argenteuil. Il y avait une grande communauté algérienne ici. Et j’ai habité trois ans et demi dans un bidonville, au Parc des Cerisiers.

Il y avait deux bidonvilles, un à chaque extrémité, sans électricité, sans eau. Et on allait aux Rosières, sur les Côteaux, chercher l’eau. Il y avait une fontaine, qui est toujours là.

 

 

 

C’était dans les années 60.

J’ai été mariée en 1958. Chez mes parents, nous n’avions jamais manqué ni d’eau ni d’électricité. Avec mon père, nous étions dans une maison en dur. Nous n’avions pas connus le bidonville. Même à Gennevilliers où nous sommes restés un temps, mon père avait construit une maison en dur, avec l’eau et l’électricité.

 

Argenteuil, une communauté maghrébine déjà installée

Il y avait une très grande communauté maghrébine, en grande majoriré algérienne et marocaine ; il y avait peu de tunisiens qui sont venus ensuite. Cette communauté s’était constituée bien avant. Lorsque nous étions arrivés à Argenteuil en 1954, elle était déjà installée. Il y avait beaucoup de célibataires, des ouvriers qui habitaient des hôtels, « marchands de sommeil ». Les familles sont arrivées en 1952. Il y avait plusieurs bidonvilles.

Pendant les années 50 à 54, les familles arrivaient, sans obligations administratives. On arrivait comme ça : la France avait besoin de se reconstruire, après-guerre, il y avait besoin de beaucoup de main d’œuvre… Peu importait si on dormait dans des bidonvilles ou dehors ; les familles pouvaient arriver et faire des enfants : « On en a besoin » !

 

« Le très Haut nous a couvert » !!

Chaque génération, comme partout, trouve sa manière d’être et de faire. Je n’ai pas élevé mes enfants comme mes parents m’ont élevée, mes petits-enfants ne sont pas élevés de la même manière. Il y a toujours un plus. Ce qu’il y a de formidable, c’est qu’il y a des plus, il y a des mieux, un mieux être, il y a des bienfaits de la vie qu’on arrive à connaître. Mes enfants n’auraient pas voulu vivre la vie de leur père. C’est pas la vie… mais les travaux pénibles. Il y avait le grand-père, qui n’a pas non plus eu une vie de tout repos. Mon mari a été peintre au pistolet, enfermé dans une cabine toute la journée à peindre des voitures ou de l’éléctro-ménager. Après, dans le bâtiment…Tout ça, mes enfants ne voulaient pas vivre ça,

Pour beaucoup d’enfants de cette génération, la réussite n’est pas la même pour tous : tu as des jeunes, et des parents, qui pensent que la réussite c’est les études ; d’autres pensent qu’avec un petit métier, ils sont tranquilles, c’est la sécurité… C’est ça sa réussite : un petit boulot, sa femme, ses gosses, c’est bon !

Donc, je ne classe pas la réussite.

Quand on parle de bout du monde, on est pas oblgé d’imaginer une réussite. Un bout du monde, ça peut être une étape.

Pour ma mère, je l’ai dit, le premier bout du monde, c’était d’arriver à Colombes, en France, de mettre ses enfants au monde et de les accueilir dans de bonnes conditions. Puis d’autres, succesivement ont été atteints, les uns après les autres. C’est ainsi, dans la vie de chacun : le bout du monde peut être au bout de la rue !!

 

Trois générations plus tard

 

Aujourd’hui, trois générations plus tard, on revient à quelque chose de très pesant. Les femmes - après celles qui ont essayé d’avoir un pouvoir : « Pourquoi je ne sortirais pas ? Pourquoi je n’accompagnerais pas mes enfants ? Pourquoi je ne pourrais pas faire ça… » ? Parce qu’il y a le poids du : « Qu’en dira-t-on ? » Parce qu’il y a le poids des enfants… Tout devient lourd, lourd et léger à la fois. Ce n’est pas la religion qui est lourde. Elle est belle la religion, elle est légère. Le bel Islam, c’est pas ce qu’on voit, ce qu’on entend aujourd’hui, ces crimes ce n’est pas l’Islam.

Mais j’ai l’impression que les femmes, qui avaient fait des pas en avant, se sont arrêtées. Elles ne sont pas revenues en arrière, parce que ce qu’elles ont acquis est acquis. Mais il y a une espèce d’empêchement pour avancer. Pas chez elles, pas dans les familles. Mais l’extérieur est devenu une barrière.

La dalle n’a pas mis une limite : vous passez par là, vous allez par là… Vous n’avez pas le droit d’être là… Le « Qu’en dira-t-on » ?, le « M’as-t- vu » ? … ça fait peur, ça dérange, et parfois c’est aussi dans la violence. Mais ce n’est pas l’Islam. C’est une belle religion. On dit tous la même chose, que l’on soit musulman, catholique, protestant… Quand on parle de paix, que je m’appelle Mimouna, que tu t’appelles Germaine ou Daphné… On est des enfants de 9 mois, tous conçus de la même manière. Les couleurs… peut-être que Dieu a voulu s’amuser en disant : « Tiens, je vais faire des jaunes, des noirs… On va voir comment ils vont se débrouiller » !

Quand tu ouvres le Coran, il n’y a pas de violence. Si on parle de jihad, de guerre, c’est dans un contexte historique bien particulier. Comme la Bible en parle dans l’Ancien Testament, à la création, quand il y avait des divergences, quand il fallait convertir pour amener des gens à l’Islam. Mais ça, c’est dépassé. On ne peut pas dire : « Tout le monde va être musulman, tout le monde va être chrétien… » ! Avec le groupe de femmes, la semaine dernière en alpha, je disais justement pour avancer : « Si j’étais en algérie, si j’étais au Ghana… mais combien de pays sont ici représentés » ? C’est ça qui est formidable.

 

 

et puis à voir :

Le choix de Myriam - Episode 1 - Lundi 12 Mai ... - France 5 et Le choix de Myriam - Episode 2 - Lundi 19 Mai ... - France 5 Malik Chibane / Réalisateur

 

Palais de la Porte Dorée // Le Musée de l’Histoire de l’Immigration

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